C’est donc ici que tout commence, sur la grande bleue, avec Dominique Duprat, patron du Mathias Thomas, Domino pour les marins. Sa zone de pêche, c’est précisément en face du delta du Rhône.

“Le mélange de l’eau douce et de l’eau salée, ça apporte un petit peu de diversité sur les fonds, donc ça attire certains poissons, du coup on travaille cette zone-là pour voir s’il n’y a pas un peu de merlus, un peu de maquereaux.”

Le nouveau rôle écologique des patrons pêcheurs

Les pêcheurs au chalut du Grau-du-Roi travaillent 195 jours en mer. De solides journées qui commencent à 3 heures du matin et se terminent à 18 heures, tous les jours de la semaine et relâche obligatoire les week-ends. Les journées sont donc bien chargées, mais depuis quelques temps les patrons pêcheurs mettent la main à la pâte pour aider au tri des poissons et des intrus en plastique.

Avant, ce n’est pas un mystère, tout repartait et à la mer. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux et de plus en plus petits. Le voilà, ce véritable poison de la Méditerranée, l’une des mers les plus polluées au monde.

“C’est que des petits morceaux, tu vois. Des morceaux de gobelet. On dirait qu’il n’y a rien, mais tous ces petits morceaux créent des microparticules et c’est là que le poisson l’ingère, tu vois. Il y a des trucs de cachet, c’est que des trucs comme ça. Le tri du plastique, c’est pas du travail en plus, parce qu’on vit de la mer. Si on ne le faisait pas, on serait ingrat par rapport à elle. Mais bon, voilà, c’est vraiment alarmant parce que ça fait partie de la vie, parce qu’il y a carrément des petits organismes qui s’accrochent dessus.”

Parfois, dans le chalut, emprisonnée entre poissons et plastiques, il y a ce que les pêcheurs appellent une prise accessoire.

“Ça, c’est une tortue Caouanne, c’est une espèce qui est menacée en Méditerranée. Elle est tellement épuisée, que si tu le remets à la mer elle se noie. Le but, c’est pas que cette pauvre bête meurt, c’est qu’elle puisse faire des petits bébés on sait jamais plus tard et qu’elle repeuple aussi la mer.”

Cet animal marin emblématique est la première victime des microparticules avalées par accident. Chaque jour, près de 700 tonnes de déchets plastiques terminent en Méditerranée. D’ici 2050, le risque est d’en pêcher autant que de poissons. Alors, il est temps de soulager la mer.

“Tout ce qui peut soulager la mer, j’essaie de le faire. Alors, je sais qu’on a un impact sur la ressource, puisqu’on prélève dessus, mais on respecte cette mer et la ressource, justement par des petits gestes, pour moi c’est un petit geste mais je pense que c’est un grand geste pour la mer Méditerranée et peut-être aussi pour la planète.”

Bon pour la planète, bon pour les pêcheurs. Une mer plus propre et une meilleure image du chalutier.

Ce soir, Dominique est attendu sur le quai. Après la mer, les poissons partent en criée, mais dans le nouveau scénario, les ordures sont un trésor, choyé et même protégé. Chaque patron pêcheur possède un passe-partout pour les poubelles recyclées.

“Il n’y en a pas beaucoup mais il y a beaucoup de petits morceaux. Ce matin, on avait juste des petits morceaux, ça faisait pas beaucoup, mais tu vois qu’au final à la fin de la journée, ça fait quand même pratiquement 2 poubelles orange, multiplié par soixante bateaux en Méditerranée, si on peut faire tout ça, ça serait merveilleux quoi.”

Avant de retrouver la mer, son milieu naturel et ses microparticules, la tortue a quand même gagné un séjour de remise en forme au Seaquarium.

“Et la voilà, elle est beaucoup plus en forme que ce matin. Si c’est un garçon, Maurice, c’est le nom de mon grand-père, si vous voulez, si ça ne vous dérange pas. Parce que voilà, les pêcheurs qui ramènent baptisent la tortue, notamment pour la suite, donc ce sera peut-être une Maurice, si c’est un garçon.”

Des avances technologiques dans le retraitement des déchets marins

Et une fois à terre, tout marche comme sur des roulettes, nos déchets plastiques sont désormais dans de bonnes mains.

ReSeaclons est devenu aujourd’hui un cercle vertueux et contagieux.

La ville, la région, la communauté de communes ont chacune pris leur part d’investissement. Des containers multipliés par deux, un ramassage à la demande, des espaces dédiés, des véhicules à disposition et même un nouveau CDD. Sur la table, notre quotidien pêché en mer mais qui se prépare à une deuxième vie.

“Là c’est dérisoire ce qu’on récupère par rapport à la quantité qui peut y avoir en mer. Après le temps passé, ouais, ça paraît fastidieux mais c’est quand même assez rapide. On a un maximum de deux heures de tri tous les 15 jours, pour une opération qui, on le sait, vaut le coup puisque 95% de la matière est utilisée. Ce qu’on envoie là, on est sûr que ça va être valorisé.”
Amère réalité. Nos plastiques marins ont toutes les chances de se retrouver enfouis sous la terre par ces grosses machines, et ça ce n’est pas vraiment fantastique pour le plastique ni même pour la planète. Mais tout le génie de ReSeaclons, c’est d’avoir créé une filière. Pour comprendre, il faut se déplacer jusqu’à une vallée jurassienne tout près d’Oyonnax dans la vallée de la plasturgie où l’on fabrique des matières plastiques, mais aussi où on les recycle.”

Celui qui recycle les enjoliveurs et les carburateurs, c’est Hervé Vion-Delphin, patron de Trivéo. Sans lui, pas de projet ReSeaclons, pas de nouvelle vie pour les déchets marins.

“Dès qu’on reçoit ces déchets, les déchets du Grau-du-Roi, systématiquement, déjà, la première chose, c’est d’enlever le gros de la silice et du sel. Pour nous, c’est extrêmement important, voilà.”

Tout ce qui vient de la mer, avec ces plastiques si différents les uns des autres, est en fait le problème majeur du recyclage. Alors, une fois broyés, laissons la parole à l’expert.

“Là, je vois déjà au moins 3 matières différentes. En plasturgie, immédiatement, ça sera un rejet.”

Rejet, cela veut dire qu’on ne peut pas faire n’importe quoi. Dans le recyclage, on ne mélange pas, jusqu’à la découverte d’Hervé. Comment transformer nos déchets marins en une matière reconstituée qui prendra une nouvelle forme ? C’est une première mondiale, et c’est sous vos yeux.

Fondu à l’état liquide, ces plastiques ne seraient pas miscibles. Il fallait une astuce, une invention industrielle.

“Alors, là, on est au coeur même du système de compression-friction, c’est à dire qu’on est en train de reconstituer la chaîne moléculaire du plastique, ce qui nous permet d’associer quatre, cinq, six matières différentes. On tourne à priori aux environs de 1000 tours/minute; 950 à peu près. Alexis surveille la température de la partie fixe, qui va nous permettre d’atteindre 60 degrés.”

Trois secrets entourent cette réussite : la température, le poids, le temps.

“Stop ! On est parti pour une période de trois minutes où la compression va continuer à se maintenir et le pot va devenir, au bout de 3 minutes, rigide et solide.”

Thalassa a le plaisir de vous annoncer la naissance du petit pot de mer.

“Voilà. 4-5 matières différentes, normalement cet ensemble là ne doit absolument pas être solidifié, et il l’est.”

Voilà. C’est donc un brouillon, mais c’est quand même assez moche non ?

“Peut-être que, esthétiquement, cette partie là n’est pas la plus parfaite à présenter, mais en tous les cas on l’a souhaité, pour bien montrer, bien démontrer, la multiplicité de ces matières. On se rend bien compte que ce gris ne le sert pas sur le plan esthétique, cette multiplicité des plastiques, donc on se dit qu’on a réussi le plus difficile, d’amalgamer ces plastiques qui sont pas compatibles les uns aux autres, ça c’est clair qu’on l’a fait.
– Donc, c’est un secret industriel, c’est ça ?
– Complètement. L’idéal, ça serait qu’on puisse avoir un moule transparent pour véritablement voir ce qui s’y passe à l’intérieur. Mais, ça c’est quelque chose qu’on gardera pour nous.”

Et maintenant, que faire du petit pot qui n’est pas beau ? Un cendrier de plage ? Un porte-crayons de couleur ou un nichoir pour le rouge-gorge ? Du Jura à la Camargue, tout le monde cherche.

Les opérations de nettoyage des plages

Le dimanche, sur la plage de l’Espiguette, il y a des bénévoles qui mouillent la chemise pour la planète. Le dimanche il y a aussi Pauline à la plage, qu’on a un peu énervée avec une question philosophique.

“Mais bien sûr que non, on peut pas se passer de plastique. Comment vous feriez une voiture, un ordinateur, une coque de téléphone aujourd’hui ? Il y a du plastique, mais ce plastique là, il est intelligent, c’est-à-dire qu’il est durable, il dure longtemps, il est rigide, et bon, c’est rare de retrouver des gros morceaux comme ça.”

Ce sont plutôt des petites bricoles qu’on ramasse à la plage, le dimanche, pour se donner bonne conscience, ou pour prendre conscience.

“On a tous un petit effort à faire, on est tous une petite goutte d’eau qui va apporter sa plus-value et dans le sens inverse on est tous une petite tache d’huile, qui peut faire un impact environnemental on va dire.”

Des jeunes femmes déterminées, des pêcheurs impliqués, un chef d’entreprise convaincu par l’industrie participative, la réussite d’une filière tient finalement en peu de mots : une petite goutte d’eau pour tenter de préserver une mer martyrisée par nos excès de consommation.

Libre retranscription de : La Camargue, terre d’enjeux – Thalassa
Source : https://www.youtube.com/watch?v=gG3KxWFmcJ8